La morale et les passions selon saint Thomas d’Aquin

Quelle est la nature de la morale chez saint Thomas, et pourquoi nous semble-t-elle originale ? Qu’est-ce que saint Thomas dit sur les passions ? Le frère Luc-Thomas Somme nous introduit à la morale et aux passions selon saint Thomas d’Aquin.

 

 

La place et la nature de la morale chez saint Thomas

 

La morale est l’étude des actes humains, de la manière dont un être humain agit et vit. Aujourd’hui, la morale s’est constituée comme une discipline autonome, distincte par exemple de la théologie dogmatique. Du temps de saint Thomas d’Aquin, on avait une conception beaucoup plus unifiée du savoir.

Peut-il y avoir une « théologie morale », puisque la théologie nous parle de Dieu et la morale nous parle de l’homme ? Saint Thomas se pose cette question à lui-même, puisque dès les premières lignes de la partie plus morale de la Somme, il justifie le fait que la morale soit vraiment de la théologie, en disant que l’homme dont il va parler, c’est en tant qu’il est l’image de Dieu qu’il le considère. Pour saint Thomas, c’est l’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu qui reçoit quelque chose de Dieu par création, et qui est appelé à grandir dans cette vocation et à participer aussi à la filiation divine du Christ. C’est cet être humain dont il scrute l’agir et dont il se propose d’éclairer comment il peut bien vivre.

Pour cela, saint Thomas commence par se demander quel est l’horizon vers lequel cette vie humaine se trouve convoqué. On dit souvent, d’un point de vue métaphysique, que la cause finale est la première des causes. Dans tout ce qui est dans le domaine de l’action, la première chose à regarder, c’est la fin. Saint Thomas pose la question de la fin de l’agir. Pourquoi agit-on ? Il y a des fins immédiates de nos actions, qui sont toutes elles-mêmes suspendues à une fin ultime qui est ce que chacun pressent comme étant le bonheur. L’idée de base de saint Thomas est que tout être humain aspire à être heureux. L’aspiration au bonheur est universelle. Les moyens pour y parvenir ne sont pas universels. Saint Thomas commence par faire une analyse très soigneuse de ce que c’est que le bonheur.

Après avoir examiné la fin, il examine les actes humains qui nous dirigent vers cette fin. Il étudie d’abord les actes humains eux-mêmes, dans leur structure. Ensuite, il étudie les principes de ces actes humains : les principes intérieurs et les principes extérieurs. C’est le plan de la Prima Secundae. Les principes intérieurs, ce sont les habitus, et spécialement les habitus bons que sont les vertus ; les passions. Les principes extérieurs sont la loi et la grâce. Le bonheur que promet Dieu le Père à ses enfants, c’est quelque chose qui est dans la ligne de ce qu’ils désirent profondément, mais qui surpasse de loin ce qu’ils peuvent même espérer.

 

 

 

L’approche morale de saint Thomas est-elle originale ?

 

L’approche de saint Thomas a des aspects d’originalité et, en même temps, il n’a pas cette prétention de faire une œuvre propre qui ferait table rase du passé. Il construit sa pensée en fonction de multiples héritages : l’Ecriture, les Pères, d’autres théologiens. Une première originalité, c’est ce propos de ne pas avoir d’originalité, mais d’être au sein même de la tradition de l’Eglise.

En même temps, on a un sentiment d’originalité lorsqu’on découvre saint Thomas dans cette partie morale. Ce sentiment vient des siècles qui nous séparent de lui. Il est moins original par rapport au passé que par rapport à l’ambiance dans laquelle nous sommes. L’atmosphère générale dans laquelle nous sommes est de nous convaincre que la morale consiste à nous dire ce que l’on doit faire ou ce que l’on ne doit pas faire. Le concept central semble être donc la question du devoir, de la norme, de l’obligation, ce qui a rendu peu attrayante la morale, comme un mal nécessaire. Chez Thomas, la conception de la morale repose sur l’attrait, sur la finalité, sur cette tendance au bonheur. C’est quelque chose qui est d’un autre type, plus enthousiasmant. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de normes morales, mais ce n’est pas au premier plan chez saint Thomas.

Ce qui est typique de cela, c’est l’étude des vertus. A chaque fois, l’étude d’une vertu se termine par les commandements qui peuvent y être assortis. C’est toujours à la fin. C’est d’abord la vertu, parce que la vertu est une disposition intérieure à agir d’une manière bonne. La vertu n’est pas quelque chose d’ennuyeux ou de robotique. C’est un dynamisme d’action, c’est ce qui permet de vivre dans la liberté d’une action bonne.

 

 

 

Qu’est-ce que saint Thomas dit sur les passions ?

 

Saint Thomas fait tout un long traité sur les passions, qui n’avait pas vraiment d’équivalent avant lui, qui provient d’une méditation sur la passion du Christ. Dans sa passion, nous voyons Jésus-Christ ressentir beaucoup de ces émotions, comme la crainte, la tristesse, etc. Comme la théologie prend sa source dans la contemplation du Verbe incarné, nous voyons dans le Christ quelque chose de ce qui peut nous animer en terme de passion. L’Ecriture parle beaucoup des passions. Saint Thomas va développer beaucoup cela, et malheureusement dans la tradition ultérieure c’est quelque chose qui ne sera pas vraiment valorisé.

Saint Thomas ne considère pas l’être humain uniquement au plan de l’acte purement volontaire, il a bien en tête que l’être humain est un être complet, corps et âme, avec des puissances spirituelles (intellect et volonté), mais aussi toute une partie de sensibilité : ce que la tradition et saint Thomas appellent l’appétit sensible. La volonté est un appétit intellectuel, un appétit rationnel. Il y a aussi un appétit sensible, par exemple des désirs sensibles, un amour sensible. C’est tout ce domaine des mouvements de l’appétit sensible que saint Thomas appelle les passions de l’âme. C’est quelque chose qui avait déjà été étudié chez Aristote, mais saint Thomas lui donne une systématisation remarquable.

Saint Thomas explique la nature des passions et comment il y a 11 passions fondamentales. Cet appétit sensible se divise dans deux directions : le concupiscible, et l’irascible. Le concupiscible prend son nom de concupiscentia, c’est tout ce qui est lié au désir. L’irascible vient de ira qui signifie la colère. Il y a en l’être humain tout un domaine qui est plutôt de l’ordre du désir, c’est-à-dire de la tendance vers quelque chose d’aimé. Et puis il y a aussi tout un domaine qui est celui de la résistance, de la lutte contre les obstacles, tout ce qui peut gêner la poursuite du bien. Saint Thomas va diviser les passions, donc ces mouvements de l’appétit sensible, selon le concupiscible et l’irascible. Il explique qu’il y a 6 passions du concupiscible et 5 de l’irascible.

Les passions sont des mouvements qui sont suscités par un objet. C’est l’objet qui suscite la passion. Parce que je vois un chien féroce au coin de la rue, j’éprouve la peur. L’objet peut être bon ou mauvais. Si j’ai une affinité avec l’objet, j’éprouve l’amour. S’il y a au contraire une dissonance, une disconvenance, c’est la haine. Il y a donc une division selon que l’objet est bon ou mauvais, apparaît comme bon ou apparaît comme mauvais. Si l’objet que j’aime me manque, cela suscite en moi une tendance vers lui qui s’appelle le désir. Et si mon désir trouve satisfaction, j’éprouve alors le plaisir. Donc on a un enchaînement dans le domaine du concupiscible entre ces trois passions : une passion fondamentale qui est l’amour ; puis le désir qui est la tendance vers le bien aimé qui me manque ; et enfin le plaisir qui est la satisfaction de la conquête de ce bien désiré et aimé, et qui est atteint. Symétriquement, par rapport donc à un objet mauvais, on va trouver des passions contraires qui seront la haine, l’aversion et la douleur.

Par rapport à l’irascible, il y a quelque chose de spécifique, qui est que l’objet de l’irascible n’est pas simplement le bien sensible ou le mal sensible, mais avec cette notion de difficulté qui justifie cette résistance ou cette lutte contre l’obstacle. Ce sera donc un bien difficile à obtenir ou un mal difficile à éviter. Le mouvement de tendance vers un bien futur difficile à obtenir : c’est l’espoir. L’espoir est en quelque sorte le désir d’un bien difficile. Mais il y a un mouvement contraire, qui peut paraître étrange, qui est un mouvement de retrait par rapport à ce bien difficile à obtenir : c’est le désespoir. Il s’agit d’un bien difficile et c’est la difficulté qui est répulsive. Ce que je désire simplement, par exemple passer mon permis de conduire, je peux me mettre à l’espérer, si ça me paraît quelque chose de difficile à obtenir, voire à désespérer, si ça me paraît trop difficile. Mais ça reste pourtant un bien, un bien donc, et on voit une certaine mobilité entre le désir, l’espoir et le désespoir. Par rapport au mal, le mouvement naturel évidemment, c’est que le mal repousse, ce qui est ressenti c’est la crainte. La crainte est le mouvement naturel de retrait par rapport à un mal menaçant. Mais, comme dans le cas du désespoir, il peut y avoir un retournement de situation. Et donc on peut se porter à l’encontre du mal : ce sera l’audace. On peut en voir certains exemples dans des faits militaires. Une armée qui est en proie à la crainte d’être vaincue aperçoit tout d’un coup un secours inespéré au loin et va se retourner contre l’assaillant et le mettre en pièce : elle va faire preuve d’audace. Cela, c’est par rapport au bien ou au mal futur, difficile : bien difficile à obtenir, mal difficile à éviter. Il reste encore le mal présent. Le mal présent est l’objet d’une passion complexe : c’est la colère, qui est un mouvement d’insurrection contre ce mal présent et qui, pour saint Thomas, n’a pas de passion contraire. Le calme n’est pas une passion contraire, mais il est une absence de passion, il est la cessation de ce mouvement de colère.

Toutes ces passions de l’irascible, que sont l’espoir, le désespoir, la crainte, l’audace et la colère, sont des passions transitoires, des passions intermédiaires. On ne peut pas rester indéfiniment dans ces passions. Elles se terminent forcément soit au plaisir, soit à la souffrance. Ce schéma des 6 passions du concupiscible et des 5 passions de l’irascible ne signifie pas pour saint Thomas qu’il n’y ait pas d’autres passions. Cela signifie que toutes les autres passions pourront être ramenées à l’une d’entre elles. Par exemple l’envie, la jalousie, qui pourront être soit un désir, soit une tristesse à propos du bien ou du mal d’autrui. Tout cela pourra se ramener à l’une de ces passions fondamentales.

La grande force de l’étude de saint Thomas est précisément de montrer pourquoi il y a une structuration dans ces 11 passions, et aussi de montrer que les passions sont la matière des vertus. Souvent, les écoles de philosophie antique, spécialement les stoïciens, représentaient les passions comme un obstacle à la vie morale. Saint Thomas ne nie pas qu’il puisse y avoir des difficultés à gérer toutes ces passions, mais nous ne sommes aussi vertueux que dans la mesure où nous pouvons rationaliser ces mouvements de l’appétit sensible. C’est pourquoi on trouve dans saint Thomas un verset de psaume disant « mon cœur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant », c’est-à-dire je dois glorifier Dieu par tout mon être. Ce n’est pas simplement par mes puissances spirituelles, mais aussi justement par tous ces désirs, toutes ces craintes, toutes ces colères, tout cela doit se trouver en quelque sorte baptisé par la grâce de Dieu, et servir à glorifier le Seigneur.

 

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