Puissance – Acte – Objet

Saint Thomas renvoie souvent à la distinction entre puissance, acte et objet. Cette distinction se trouve dans le plan même de sa Somme de théologie lorsqu’il en vient à étudier les puissances de l’âme humaine.

Faisons un point sur cette distinction, afin de ne pas être perdus lorsque nous verrons saint Thomas y faire référence.

De quoi s’agit-il ?

 

La puissance, c’est ce par quoi un individu agit : elle est le principe d’un acte. Chaque puissance est une capacité à poser un certain type d’acte. Chaque type d’acte, quant à lui, se distingue par son objet propre.

Les puissances se diversifient donc d’après leurs actes, qui eux-mêmes se diversifient d’après leurs objets. A une certaine puissance correspond un certain acte auquel correspond un certain objet :

Prenons un exemple : Si on prend comme objet la couleur, l’acte sera de voir et la puissance sera la vue ; si on prend comme objet le son, l’acte sera d’entendre et la puissance sera l’ouïe.

 

Saint Thomas distingue 18 puissances dans l’âme humaine :

  • 3 dans le genre végétatif : la puissance nutritive, la puissance de croissance, et la puissance d’engendrement.
  • 1 dans le genre locomoteur : la puissance locomotrice.
  • 9 dans le genre cognitif sensitif : les 5 sens externes (toucher, goût, odorat, ouïe, vue) et les 4 sens internes (sens commun, imagination, mémoire, cogitative).
  • 3 dans le genre appétitif : le concupiscible, l’irascible, et la volonté.
  • 2 dans le genre cognitif intellectif : l’intellect agent, et l’intellect possible.

Objet matériel ou formel ?

 

Ce qui compte du côté de l’objet, c’est son aspect formel et non son aspect matériel. Deux objets matériellement différents n’impliquent pas deux actes différents, ni deux puissances différentes.

C’est toujours la vue qui s’exerce quand on voit un chien, qu’il soit noir ou qu’il soit blanc. L’objet de la vue est la couleur en général (aspect formel) et non le noir ou le blanc en particulier (aspect matériel).

ST I, q. 59, a. 4, co.

Les puissances se distinguent non par leurs objets matériels mais d’après leur objet formel. Si une faculté a pour objet une formalité commune à plusieurs objets matériellement distincts, il n’y a pas lieu de distinguer plusieurs facultés selon la pluralité des objets compris dans cette formalité qui leur est commune. Ainsi l’objet propre de la vue, c’est la couleur comme telle ; on ne distingue donc pas plusieurs puissances de voir selon que l’objet de la vision sera le blanc ou le noir. Mais si l’objet propre d’une faculté était le blanc comme tel, il faudrait distinguer cette puissance de celle qui a le noir pour objet.

Ajoutons que deux supports différents de la couleur n’impliquent pas non plus deux actes différents, ni deux puissances différentes. C’est la couleur en général qui est l’objet de la vue, peu importe le support, que ce soit un chien, un cheval, un musicien ou un grammairien !

ST I, q. 77, a. 3, co.

[Ce n’est pas] n’importe quelle différence entre les objets qui diversifie les puissances de l’âme, mais la différence à laquelle la puissance est ordonnée par soi. Par exemple, les sens sont ordonnés par soi aux qualités sensibles, qui se divisent en couleur, son, etc. C’est pourquoi il y aura une puissance sensitive pour la couleur, à savoir la vue, et une autre pour le son, l’ouïe. En revanche, il arrive qu’une qualité sensible, comme la couleur, affecte un musicien ou un grammairien, un corps grand ou un petit, un homme ou une pierre ; et de telles différences n’introduisent pas de distinction entre les puissances de l’âme.

 

Et l’agent ?

 

L’agent a une influence sur l’acte, non pas sur l’espèce de l’acte (qui dépend de l’objet), mais sur l’exercice de l’acte.

L’agent peut décider de l’exercice de l’acte : il peut choisir d’agir ou non. Il peut par exemple décider de voir, en ouvrant les yeux, ou de ne pas voir, en fermant les yeux.

Selon ses dispositions, l’agent donne aussi une certaine modalité à l’exercice de l’acte. La manière de voir est différente, par exemple, si c’est un homme qui voit ou un chien. L’acte est toujours de voir, mais l’homme et le chien ont une manière différente de voir, à commencer par le spectre des couleurs perçues. On pourrait aussi évoquer l’âge de l’agent : on ne voit pas de la même manière à 80 ans qu’à 20 ans.

ST I, q. 89, a. 6, co.

Dans un acte il faut considérer deux choses : son espèce et son mode. L’espèce de l’acte se définit par l’objet vers lequel l’acte de la faculté connaissante est dirigé au moyen de la specie, qui est une ressemblance de l’objet. Mais le mode de l’acte s’apprécie d’après la capacité de l’agent. Par exemple, si quelqu’un voit une pierre, cela tient à la specie de la pierre, qui est dans l’œil ; mais qu’il ait une vue pénétrante, cela tient à la puissance visuelle de l’œil.

ST I-II, q. 10, a. 2, co.

La volonté est mue de deux manières : quant à l’exercice de l’acte, et quant à sa spécification, qui vient de l’objet. Du côté de l’exercice, la volonté n’est mue de façon nécessaire par aucun objet : on peut en effet ne penser à aucun objet, et par conséquent ne pas le vouloir en acte. Quant au second mode de mouvement, qui concerne la spécification, la volonté est mue par un objet de façon nécessaire, et non par un autre.

ST I-II, q. 17, a. 6, co.

Un acte de la raison peut être envisagé de deux façons. D’abord au point de vue de son exercice. Sous ce rapport l’acte de raison peut toujours être commandé, par exemple lorsqu’on invite quelqu’un à faire attention et à user de sa raison. Ensuite, au point de vue de son objet, et à cet égard deux actes de la raison doivent être envisagés.

 

Puissance active ou passive ?

 

Une puissance peut être active ou passive selon son rapport à l’objet. Si l’objet met en mouvement la puissance, alors la puissance est passive (et l’acte est une passion). Si l’objet est le terme du mouvement, alors la puissance est active (et l’acte est une action).

La vue est une puissance passive, car elle est mise en mouvement par la couleur. La couleur est la cause motrice de la vue. La puissance de croissance, quant à elle, est une puissance active, car elle forme le corps qui est son objet.

ST I, q. 77, a. 3, co.

La puissance, en tant que puissance, est ordonnée à l’acte. Aussi faut-il déterminer la nature d’une puissance d’après l’acte auquel elle est ordonnée : il faut par conséquent que la nature des puissances se différencie de la manière même dont se différencie la nature des actes. Quant à la nature des actes, elles se diversifie en fonction de la nature des différents objets. Toute action relève en effet soit d’une puissance active soit d’une puissance passive. Or l’objet, quand il est l’acte d’une puissance passive, en est comme le principe et la cause motrice : en effet, en tant qu’elle met la vue en mouvement, la couleur est principe de la vision. Mais, par rapport à l’acte d’une puissance active, l’objet en est comme le terme et la fin : par exemple l’objet de la faculté de croître, c’est la quantité adéquate, terme de ce qui croît. Or c’est à partir de ces deux principes, principe moteur, et fin ou terme, qu’une action est insérée dans une espèce : en effet, le réchauffement se distingue du refroidissement dans la mesure où le premier provient de ce qui est chaud, c’est-à-dire de ce qui est actif, pour produire le chaud, tandis que le second provient de ce qui est froid, pour produire le froid. Aussi est-il nécessaire que les puissances se différencient en fonction des actes et des objets.

Quelles sont les puissances de l’âme humaine qui sont actives, et quelles sont celles qui sont passives ? Saint Thomas le dit lui-même.

ST I, q. 79, a. 3, ad 1

Dans la partie nutritive, toutes les puissances sont actives ; mais dans la partie sensitive, toutes sont passives ; tandis que dans la partie intellective, il y a quelque chose d’actif et quelque chose de passif.

Les puissances de la partie nutritive sont les puissances du genre végétatif. Les puissances de la partie sensitive sont les puissances du genre cognitif sensitif et les puissances appétitives sensitives (concupiscible et irascible). Les puissances de la partie intellective sont la volonté, l’intellect agent et l’intellect possible. Parmi ces dernières, seul l’intellect agent est une puissance active. La volonté est une puissance passive, comme toutes les puissances appétitives.

ST I, q. 80, a. 2, co.

La puissance appétitive est en effet une puissance passive, dont la nature est d’être mise en mouvement par l’objet connu ; aussi l’objet de l’appétit, en tant que connu, est-il ce qui met en mouvement sans être mû, tandis que l’appétit est ce qui met en mouvement tout en étant mû.

Pour résumer, les puissances actives sont : la puissance nutritive, la puissance de croissance, la puissance d’engendrement, la puissance locomotrice, et l’intellect agent ; et les puissances passives sont : le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe, la vue, le sens commun, l’imagination, la mémoire, la cogitative, le concupiscible, l’irascible, la volonté et l’intellect possible.

Il y a donc dans l’âme humaine 5 puissances actives et 13 puissances passives.

Organe conjoint ou pas ?

 

Certaines puissances s’exercent par l’intermédiaire d’un organe, qu’on appelle l’organe conjoint. C’est le cas de la vue. La vue s’exerce par les yeux.

L’organe conjoint est le sujet de la puissance, c’est-à-dire que la puissance se trouve dans cet organe. Ainsi, la vue se trouve dans les yeux et non dans le corps tout entier.

Certaines puissances n’ont pas d’organes conjoints. C’est le cas de l’intellect agent, de l’intellect possible et de la volonté. Ces puissances ont pour sujet l’âme seule. On ne peut pas les « localiser » dans le corps.

ST I, q. 77, a. 5, co.

Certaines opérations proviennent de l’âme et s’exercent sans organe corporel, comme intelliger et vouloir. Aussi les puissances au principe de telles opérations ont pour sujet l’âme. Mais certaines opérations proviennent de l’âme et s’exercent par le moyen d’organes corporels, comme la vision par l’œil et l’audition par l’oreille ; pareillement pour toutes les autres opérations de la partie sensitive et de la partie nutritive. C’est pourquoi les puissances au principe de telles opérations ont pour sujet l’organe conjoint, et non l’âme seule.

Les organes conjoints sont faits pour les puissances, et non l’inverse.

ST I, q. 78, a. 3, co.

Ce ne sont pas les puissances qui sont faites pour les organes, mais les organes pour les puissances. Ainsi, si les puissances sont différentes, ce n’est pas en raison de la différence des organes ; mais si la nature a disposé une diversité d’organes, c’est pour qu’ils correspondent à la diversité des puissances.

Si l’âme n’est pas le sujet de toutes les puissances, elle est en revanche leur principe, c’est-à-dire que toutes les puissances de l’âme émanent d’elle.

ST I, q. 77, a. 6, co.

Toutes les puissances de l’âme, quel qu’en soit le sujet, âme seule ou composé [organe conjoint], émanent de l’essence de l’âme comme de leur principe.

 

Puissances, actes et objets dans le plan de la Somme de théologie

 

Dans la Prima Pars, après avoir traité des créatures purement spirituelles et des créatures purement corporelles, saint Thomas en vient à étudier l’homme, qui est une créature à la fois spirituelle et corporelle.

ST I, q. 75, prol.

Après avoir étudié la créature spirituelle et la créature corporelle, il faut traiter de l’homme, qui est composé de substance à la fois spirituelle et corporelle. D’abord il faut traiter de la nature de cet homme, et ensuite de sa production. Or, traiter de la nature de l’homme revient au théologien en raison de l’âme, et non en raison du corps, si ce n’est à cause du rapport que le corps entretient avec l’âme. Aussi commencera-t-on par l’âme.

Mais puisque, selon Denys au onzième chapitre de la Hiérarchie céleste, les substances spirituelles possèdent essence, pouvoir et opération, nous considérerons d’abord ce qui concerne l’essence de l’âme, deuxièmement ce qui concerne son pouvoir ou ses puissances, troisièmement ce qui concerne son opération.

Saint Thomas va donc étudier l’essence de l’âme humaine (q. 75-76), puis ses puissances (q. 77-83), puis ses actes (q. 84-89).

Lorsqu’il considère les puissances de l’âme, saint Thomas les étudie d’abord en général (q. 77), puis en détail (q. 78-83). Il précise cependant que le théologien s’intéresse naturellement plus à certaines puissances qu’à d’autres :

ST I, q. 78, prol.

Il faut étudier ensuite chacune des puissances de l’âme en particulier. Or la seule étude qu’il importe au théologien de mener de cette façon particulière porte sur les puissances intellectives et appétitives, parce que c’est là que se trouvent les vertus. Cependant, étant donné que la connaissance de ces puissances dépend d’une certaine façon de la connaissance des autres puissances, notre étude de chacune des puissances de l’âme en particulier sera divisée en trois sections : 1° les puissances dont l’exercice précède celui de l’intellect ; 2° les puissances intellectives ; 3° les puissances appétitives.

Les puissances intellectives (intellect possible et intellect agent) et les puissances appétitives (concupiscible, irascible et volonté) intéressent particulièrement le théologien, car c’est en elles que se trouveront les vertus. Les autres puissances (puissances de la partie végétative, sens internes et sens externes) ne seront pas étudiées davantage.

Après l’étude des puissances, saint Thomas va étudier les actes des puissances intellectives et appétitives. Seuls les actes des puissances intellectives seront traitées dans la Prima Pars. Les actes des puissances appétitives seront traités dans la Secunda Pars, car ils relèvent de la morale.

ST I, q. 84, prol.

Il est logique de considérer maintenant les actes de l’âme, comme venant des puissances intellectives et appétitives, les autres puissances de l’âme ne relevant pas directement de l’étude théologique. D’autre part, les actes appétitifs relèvent de la science morale : aussi en sera-t-il traité dans la seconde partie de cet ouvrage réservée à cette science. On étudiera donc d’abord les actes intellectifs.

Dans le cas des puissances intellectuelles, l’étude des actes va de pair avec l’étude des objets. Les actes de connaissance se distinguent selon l’objet connu : les corps de nature inférieure, l’âme elle-même et ce qui est en elle, les substances immatérielles supérieures.

Dans le cas des puissances appétitives, l’étude des actes est précédée par l’étude de l’objet ultime de la volonté : la Béatitude.

 

Ainsi, la distinction entre puissance, acte et objet est fondamentale si on veut bien comprendre les puissances de l’âme humaine et en particulier ce qui les distingue.

 

Articles similaires

De l’huître, ou les 4 modes de vie

A la suite d’Aristote, saint Thomas d’Aquin distingue 4 genres de vivants ou 4 modes de vie chez les vivants : les plantes, les animaux immobiles, les animaux parfaits et les hommes.   C’est là qu’apparaît l’huître. L’huître est un animal immobile. Elle est plus...

lire plus

De l’unité de l’intellect

Existe-t-il un intellect unique dont nous participons tous ? Ou bien y a-t-il autant d'intellects que d'individus ? Telle est la polémique du De Unitate Intellectus à laquelle Héctor Delbosco nous introduit.     La polémique du De Unitate Intellectus  ...

lire plus

Est-il nécessaire d’avoir un cheval pour voyager ?

A plusieurs reprises dans la Somme de théologie, saint Thomas d’Aquin est amené à expliquer la distinction entre deux types de nécessités concernant les moyens qui conduisent à une fin. Pour parvenir à une fin donnée, certains moyens sont de nécessité « absolue », et...

lire plus