Le mérite

Qu’est-ce que le mérite ? Le mérite est-il compatible avec le don ? Quels sont les éléments essentiels du mérite ? Quels sont les différents types de mérites ? Le frère John Emery nous éclaire sur la question du mérite chez saint Thomas d’Aquin.

 

 

Présentation générale du mérite

 

Le mérite est une réalité humaine que nous avons l’habitude d’opposer à ce qui est gratuit. La Sainte Ecriture enseigne que le mérite ne s’oppose pas au don. Pour saint Thomas, le mérite apparaît à l’intérieur de la gratuité, dans le don. En réalité, le mérite est plus don et pas moins don, c’est-à-dire que nous recevons quelque chose que Dieu veut nous donner, et nous recevons la capacité de collaborer à l’obtenir. Dieu pourrait le donner seul, mais il y a un plus grand don, une plus grande perfection, si nous collaborons à l’obtention de ce don.

Pour saint Thomas, le mérite comporte 4 éléments :

  • Le manque de ce que l’on doit mériter
  • Etre libre, agir librement (seuls les anges et les hommes peuvent mériter)
  • La grâce, et en particulier la charité
  • La préordination divine, qui permet d’établir une certaine égalité entre ce que nous faisons et ce que Dieu veut nous donner comme effet de notre action

Le cas du Christ est un cas unique : il peut mériter avec un mérite d’égalité non seulement pour lui, mais aussi pour tous les autres. Cela implique que, lorsque nous méritons, nous méritons quelque chose qui a déjà été mérité par le Christ pour nous. Cela reste quelque chose de donné par Dieu gratuitement : le mérite du Christ est un don pour nous. Quand nous méritons, nous participons aux mérites du Christ. Nous complétons en nous, nous actualisons en nous ce qu’il a réalisé pour nous. De cette manière, nous collaborons pleinement à notre propre salut. Cela n’est pas moins don, mais un don plus grand, qui nous rend plus semblables à Dieu.

 

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Cadre de l’explication du mérite par saint Thomas

 

L’enseignement de saint Thomas sur le mérite est très important et se situe à un endroit central de sa morale, à la charnière entre la Prima Pars et la Secunda Pars. C’est la dernière chose qu’il traite dans la Prima Pars, dans le cadre du traité de la grâce.

Dans la Prima Pars, lorsque saint Thomas traite des attributs de Dieu et étudie la miséricorde et la justice de Dieu, il montre que ces deux notions ne sont pas incompatibles. En réalité, la miséricorde est le cadre plus ample de la justice. La justice établit un ordre disposé par Dieu. Tout est gratuit, tout a été créé gratuitement par Dieu, tout est miséricorde de Dieu. Dieu établit qu’à certains actes que nous posons correspondent certains effets dans l’ordre de la grâce. Cela ne rend pas l’action de Dieu moins gratuite, ni moins miséricordieuse, mais au contraire, cela implique un don de Dieu plus grand : non seulement, il nous donne quelque chose, mais il nous donne le pouvoir de collaborer à l’obtenir. Cela nous fait participer à être plus semblables à Dieu, qui réalise notre salut et nous fait collaborer à l’obtention de notre propre salut, et il nous fait même collaborer au salut des autres. C’est un grand don.

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La préordination divine et les trois autres éléments du mérite

 

Lorsqu’il traite du mérite, saint Thomas considère 4 éléments. Le plus important ne va apparaître que lorsqu’il va parler du mérite dans la Prima Secundae : c’est la préordination divine.

Ensuite, il y a le fait de manquer de ce que l’on mérite ; puis la liberté de celui qui mérite (il doit s’agir d’un acte libre) ; et la charité, qui est cette perfection dans la volonté, qui permet d’agir avec Dieu de telle manière que l’acte qui en résulte soit de Dieu et de nous. Ces 4 éléments sont nécessaires pour pouvoir mériter.

La préordination divine est l’élément principal. Saint Thomas se rend compte que nous ne pouvons rien recevoir de Dieu qu’il ne nous donne. Pour que nous puissions agir de manière à recevoir quelque chose, pour qu’il y ait une relation entre notre agir et le don de Dieu, il faut que cela ait été donné par Dieu préalablement. L’ordre même entre ces deux choses doit avoir été préalablement établi par Dieu. Dieu préordonne que certains actes aient comme conséquence certains effets. C’est seulement parce que cette préordination divine existe que va apparaître alors la charité et cette impulsion de l’Esprit Saint.

Chaque être humain est préordonné à mériter quelque chose pour lui-même. Il n’est pas préordonné à mériter quelque chose pour les autres, sauf dans le cas du Christ. Le Christ a été préordonné à mériter pour lui-même et préordonné à mériter ce qu’il mérite pour ses membres.

 

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La préordination divine, le mérite de condigno et de congruo

 

En suivant la terminologie classique, saint Thomas parle du mérite de condigno et du mérite de congruo. Nous pouvons les traduire comme le mérite d’égalité et le mérite de proportion. Si nous comparons nos actes avec le don de Dieu, de la béatitude, nous voyons qu’il y a une grande disproportion, et que face à une grande distance, nous ne pouvons pas parler d’égalité.

Cependant, tout notre mérite n’est pas que mérite de proportion. Saint Thomas affirme clairement l’existence du mérite de proportion entre nos actes et l’agir de Dieu lorsqu’il nous donne la béatitude. Mais il dit que cette proportion pauvre est élevée par Dieu dans un cas particulier : quand il y a une préordination divine. Dieu prend notre pauvreté, nos pauvres actes, et il les élève par une préordination divine à une certaine égalité, une relation de justice entre ce que nous faisons et ce que nous méritons. Cette justice n’est pas moins gratuite, n’est pas moins miséricordieuse, bien au contraire, elle manifeste au maximum le don de Dieu. Parce que cette préordination existe, nous sommes élevés, en recevant la charité, à pouvoir collaborer avec l’Esprit Saint. Nos actes obtiennent, par une certaine égalité, cette récompense que Dieu a disposé de nous donner.

Au contraire, là où nous n’avons pas reçu de préordination divine (par exemple, pour mériter quelque chose de bon pour d’autres personnes), là notre mérite est ce mérite de proportion, ce mérite de congruo. Dieu prend en compte nos actes dans sa miséricorde mais pas dans sa justice, cet ordre qu’il a établi. En affirmant un mérite d’égalité, nous n’affirmons pas que nous sommes la même chose que Dieu. Nous affirmons que Dieu a disposé une égalité en élevant de manière surnaturelle notre agir.

 

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