La Charité comme amitié

Pour saint Thomas d’Aquin, la charité est une amitié de l’homme pour Dieu. Qu’est-ce que cela signifie ? Le frère John Emery nous introduit à la notion de charité chez saint Thomas.

 

La charité comme amitié

Saint Thomas est le premier à développer un traité de la charité fondé sur le concept d’amitié. Jésus a enseigné que nous sommes ses amis. C’est ce que dit l’Evangile de Jean au chapitre 15 (v. 15) : « Je ne vous appelle plus serviteurs (…) mais amis. » Grâce au concept d’Aristote de l’amitié fondée sur la communication, saint Thomas peut affirmer que la charité est une amitié. La charité est une amitié qui se fonde sur la communication, la communion, le don de la béatitude, la vie de Dieu.

Cela implique que tout acte de charité se réalise à l’intérieur de cette vie et développe en nous cette vie de la béatitude, déjà ici-bas. La plénitude sera donnée au ciel, où les actes de charité seront plus permanents, ou plutôt, il y aura un acte permanent de charité. Ici-bas, notre amour est intermittent.

Le fait que la charité soit une amitié implique aussi que chaque fois que l’un de nous aime d’un amour de charité, il ne le fait pas seul. L’amitié implique d’être deux. L’intimité que nous avons avec Dieu est plus grande que toute autre intimité que nous puissions avoir ici-bas avec une autre personne. Dieu agit avec nous de telle manière que l’acte n’est pas seulement de nous ou seulement de Dieu, mais qu’il est des deux. Cet acte est pleinement humain et il participe aussi du divin par l’action de Dieu.

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Quelle est l’originalité de l’enseignement de saint Thomas sur la charité ?

Saint Thomas est le premier à définir la charité comme une amitié. D’autres avaient déjà parlé de l’amitié avec Dieu, par exemple, le bienheureux Aelred de Rievaulx. Celui-ci a fait un traité sur l’amitié spirituelle, mais il n’est pas allé jusqu’à définir la charité comme amitié parce que, par exemple, la charité nous commande d’aimer nos ennemis. La définition de l’amitié qui était utilisée jusqu’alors était la définition de Cicéron, qui lui même était un divulgateur de l’enseignement d’Aristote : l’amitié est un amour de bienveillance, mutuel, connu par les deux parties. Avec ce concept d’amitié, le poids est mis sur la réciprocité entre ceux qui s’aiment.

Saint Thomas a pu revenir à la source, à Aristote, grâce aux traductions en latin dont il a pu disposer durant sa vie. Il a découvert qu’en réalité Aristote va beaucoup plus loin : il fonde l’amitié sur la koinonia, la communion, la communication. Si on lit attentivement le premier article sur la charité de la Somme de théologie, on découvre trois sens du mot « communicatio » : Le fait d’avoir quelque chose en commun ; le fait de développer ce que l’on a en commun ; et le fait de donner, de faire que quelque chose qui n’est pas commun le devienne. La définition que donne saint Thomas de la charité comme amitié fondée sur une communication comprend ces trois sens : Un don de Dieu qui rend commun ; un avoir en commun ; et un développement de ce don et de cet avoir en commun à travers la vie en commun.

La communication est la communication de la béatitude. Cela signifie qu’il y a une continuité entre ce que nous vivons ici-bas, au niveau de l’amitié avec Dieu, et ce que nous allons vivre en plénitude dans la gloire. Il y a un développement de la béatitude, non pas comme une sorte de prix qui arrive à la fin, mais comme une vie qui va en se développant déjà ici-bas, avec bien sûr un saut de perfection dans la vie éternelle. C’est là que la charité atteindra sa perfection maximale, principalement parce qu’elle sera toujours en acte.

Cet enseignement va faire une sorte de révolution en théologie morale, parce que tout en morale est fondé sur la vertu de charité. Toute notre vie morale et spirituelle est le déploiement d’une amitié avec Dieu.

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La charité comme quelque chose de créé dans l’âme

C’est dans le premier article sur la charité que saint Thomas enseigne que la charité est une amitié. Ensuite, il y a encore 23 questions, avec beaucoup d’articles. Tout le traité va être fondé sur cet enseignement.

Par exemple, juste après avoir dit que la charité est une amitié, saint Thomas va se demander si la charité est quelque chose de créé dans l’âme. L’enseignement de Pierre Lombard voulait que la charité soit tellement parfaite que ce soit l’Esprit Saint qui pousse la créature rationnelle (ange ou être humain). L’Esprit Saint pousse la créature à poser un acte de charité, là où il n’y a rien de créé dans l’âme, là où il n’y a aucune médiation. Pierre Lombard ne veut pas de médiation, il veut une intimité, une connexion directe, si on peut dire. Saint Thomas va montrer que cette prétention se révèle insuffisante, imparfaite. Pour qu’un acte de charité soit réellement nôtre, nous devons avoir la capacité de réaliser cet acte. Si nous faisons des choses que nous ne sommes pas capables de faire, nous agissons comme de simples instruments. Nous les faisons poussés par un autre, mais sans nous mouvoir nous-mêmes.

Saint Thomas enseigne que la charité est quelque chose de créé, mis en nous par Dieu. Ce qui est mis en nous est une qualité, un habitus opératif, une vertu qui nous rend semblables à Dieu. Elle nous rend semblables à l’Esprit Saint qui est l’Amour de Dieu. Cela nous permet de faire le lien avec un enseignement central de saint Thomas dans la Prima Pars de la Somme.  Quand il termine l’étude de la Trinité, dans la question 43 de la Prima Pars, saint Thomas traite des missions divines. Le Fils et l’Esprit sont envoyés par le Père : Le Père envoie le Fils ; Le Père et le Fils envoient l’Esprit Saint. Quand l’Esprit Saint est envoyé dans nos cœurs, l’Esprit Saint lui-même est envoyé, il est le Don Incréé, mais nous le recevons en même temps qu’un don créé. Ce don créé est semblable à l’Esprit Saint et a pour fonction de nous rendre semblables à l’Esprit Saint. La mission de l’Esprit Saint est réalisée par la présence en nous d’un don créé qui est la charité. La docilité à l’Esprit Saint, que nous donne la charité, nous rend semblables à l’Esprit Saint.

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Un traitement de la charité marqué par l’amitié

La définition de la charité comme amitié va influencer le reste de l’étude que saint Thomas fait de la charité.

Par exemple, la doctrine de la charité comme forme des vertus n’implique pas que la charité soit l’essence ou l’exemplaire. Il n’y a pas de causalité formelle de la charité sur les autres vertus. On dit qu’elle les informe en les dirigeant vers leur fin. En théologie morale, la fin a la fonction de forme. La fin est la béatitude, l’amitié ou le développement de cette amitié avec Dieu. La charité dirige tous les actes de la morale. Elle pousse vers Dieu, vers la béatitude, vers le développement de cette amitié.

La charité est plus parfaite que les autres vertus dans la mesure où la vie commune est plus permanente. La charité a aussi une influence sur l’objet. Quand nous aimons de charité, nous aimons le fondement de cette amitié qui est la béatitude. La manière de discerner si nous aimons de charité est de voir si nous aimons la béatitude. La communication de la béatitude, de cette vie de Dieu, est quelque chose qui se développe et pour cette raison, celui qui aime de charité aime ce développement.

Dans l’amitié, celui qui aime n’aime pas en premier lieu pour lui-même. Lorsque nous sommes avec un ami ou une amie, nous ne sommes pas avec cette personne en premier lieu pour nous-mêmes, pour obtenir un bénéfice pour nous-mêmes. Nous sommes là en pensant et en cherchant le bien de la personne que nous aimons. C’est cela le propre de l’amour d’amitié. Cet amour d’amitié avec Dieu est impossible pour nous sans un don spécial de Dieu, c’est pour cela que l’amitié est un don. L’amitié avec Dieu est un don qu’il nous fait. Nous pouvons donc, par ce don, vouloir la béatitude pour Dieu, vouloir que la béatitude se communique, qu’elle parvienne à tous ceux qui sont ouverts à elle. Nous aimons que cette vie se répande, que cette source jaillisse toujours. Par conséquent, en premier lieu, nous aimons Dieu comme principe et cause de cette béatitude.

Cela dit, il est impossible d’aimer un autre, et d’aimer un bien pour l’autre, qui ne soit pas un bien pour nous. Pour que nous puissions aimer un bien pour un autre, ce bien doit aussi être quelque chose de bon pour nous. Par conséquent, il est impossible d’aimer la béatitude pour d’autres sans l’aimer aussi pour nous-mêmes. Ceci n’implique pas d’égoïsme, parce que l’ordre est le suivant : en premier l’ami (Dieu) et ensuite nous-mêmes. Ces deux amours vont ensemble.

Nous pouvons aimer le prochain pour deux motifs. Le motif le plus parfait, c’est quand nous l’aimons pour que lui aussi devienne participant de la béatitude. Cela se manifeste en particulier lorsque nous devons renoncer à quelque chose par amour. Le prochain est capable de recevoir plus de la béatitude que notre propre corps. Notre corps peut recevoir un effet de la béatitude, un effet à sa mesure : un effet physique qui influe sur nos passions, nos sentiments ; mais la participation à cette béatitude est beaucoup plus grande dans les âmes de nos prochains. Pour cela, nous sommes capables, par amour de charité, par amour de la béatitude, de renoncer à des biens de notre corps, et même au plus grand bien de notre vie qui est la vie elle-même. Nous sommes capables de renoncer à notre propre vie par amour du prochain, pour son bien spirituel, pour la communication de la béatitude en lui. Ce renoncement ne fait pas de mal à notre âme et ne fait pas de mal à Dieu. L’ordre de l’amour est donc le suivant : Dieu, notre âme, l’âme du prochain, et notre corps. C’est l’ordre fondamental de la charité basé sur la définition de l’amitié de saint Thomas.

La charité et les dons de l’Esprit Saint, que nous recevons quand nous avons la charité, permettent d’être dociles au souffle de l’Esprit Saint, aux grâces comme motions. Les dons nous permettent d’être poussés – avec notre coopération – par l’Esprit Saint, et d’agir non seulement de manière humaine, mais sur un mode divin. Agir de telle manière que nos actes soient imprégnés de la présence de l’Esprit Saint. Sans cesser d’être humains, ils nous dépassent et nous surprennent nous-mêmes et aussi les autres.

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